Les batailles de nourriture dans la cuisine le premier sourire les premières dents les premiers pas les premiers mots les pleurs la nuit l'angoisse lorsqu'il est malade les après-midi au square la maternelle les bobos sur les genoux soignés au mercurochrome les hurlements lors des vaccins l'entrée au CP les devoirs du soir pour apprendre à lire l'explication de comment on fait les bébés les bains interminables les bulletins trimestriels les visites des parents les réunions d'école les courses au supermarché l'entrée au collège les premières engueulades les potes le premier copain/copine le premier baiser la première cuite la première fois le bac et une grossesse indes...
Solène s'éveilla, en sueur. Elle s'était assoupie, la tête posée sur la table du salon, une tasse de thé froid à sa gauche. Elle passa une main moite sur son visage cerné, encore sonnée. Il lui semblait que sa langue prenait tout l'espace disponible dans sa bouche tant elle était pâteuse.
La pendule continuait imperturbablement son tic-tac obsédant, enchaînant seconde sur seconde dans le silence de l'appartement. 2:37.
Solène se leva; ses jambes flanchèrent, le salon fit un tour sur lui-même. Elle se rattrapa au comptoir de la cuisine, jeta un oeil sur ce qui l'entourait. Des cartons entr'ouverts, des piles de vêtements et de livres, le frigo flambant neuf qui affichait fièrement sa température interne. Normal.
En l'ouvrant, elle croisa son reflet au ventre arrondi et à la mine défaite. Elle l'éluda d'un mouvement du poignet, saisit un tupperware vert marqué SOLENE - LUNDI et ingurgita le contenu à petites bouchées timorées.
Le frigidaire contenait une farandole de boîtes plastifiées, méticuleusement étiquetées et remplies en fonction des jours de la semaine, "pour stabiliser et régulariser ton alimentation, lui avait dit Franck, c'est quand même mieux que toute cette merde qu'ils distribuent dans les supermarchés, non?..."
Solène avait rétorqué que cette succession de parallélépipèdes parfaitement lisses et semblables lui évoquaient plus une usine que les emballages colorés des étalages; Franck s'était insurgé contre cette idée, mais après tout il s'en fichait, c'était lui qui mangeait le plus mal dans tout ça.
Une fine pluie se mit à battre la baie vitrée qui couvrait tout un pan du salon; dehors, un réverbère luttait pour ne pas s'éteindre. Solène posa fourchette et parallélépipède pour contempler son ventre; à présent, il ne rentrait plus dans aucun t-shirt, sauf celui qu'elle mettait pour dormir.
Solène sursauta; un crissement aigü en provenance de la rue l'avait tirée de sa rêverie. Un automibiliste imprudent, sans doute.
La jeune femme reporta son attention sur le petit être qui se développait, au creux de son nombril, bien au chaud entre les parois de son utérus. Etait-il à l'aise, blotti là-dedans? A quoi ressemb...
Toc, toc.
Solène écarquilla les yeux; ses mains effleurèrent sa propre peau, émerveillée. Ce n'était pas...
Toc.
Il bougeait.
"J'ai un bébé dans le ventre. Un bébé qui bouge, pensa t-elle."
À la fois très fière et hébétée, elle parcourut du regard et de ses mains cette colline de chair, ce monticule où siégeait un début de conscience, une nouvelle vie.
Jusqu'à présent, Solène n'arrivait tout simplement pas à se persuader de la vérité. Pour elle, ce ventre proéminent, ces formes, ce n'était rien de fixé, rien de concret. Comme si un trou noir, une bulle d'air avait élu domicile en elle quelques mois.
Brusquement, ces hypotèses avaient été mises à mal. Point de bulle d'air, ni de vide intersidéral; un petit être, un petit chose, un nouvel humain minuscule et encore invisible.