Elle hésita avant de se laisser faire, un sourire en coin éclairant son visage. Si elle avait su ce que cela lui coûterait...
Les doigts du gothique s'entrelacèrent avec les siens avant de remonter au creux de son poignet, puis de son avant-bras... Lena se laissa faire. Il se redressa légèrement et elle remarqua une lueur bizarre dans ses yeux. La cave que le clan avait squattée pour la nuit respirait la fumée, l'alcool. Des corps inanimés, plongé dans dans un état comateux sous l'effet de la drogue jonchaient le sol. Ce soir-là, la jeune gothique n'avait pas beaucoup fumé ni bu, alors que les autres avaient [trop?] forcé. De voir Ben bouger après une telle soirée l'étonnait. Mais... qu'est-ce qu'il fabriquait? Il se retrouva sur elle, ses lèvres effleurant presque les siennes.
"- Qu'est-ce que tu fous? souffla t-elle."
Un silence effronté lui répondit. Elle se sentit soudain tirée vers le haut, et entendit une voix sèche et affreusement autoritaire qui lui ordonna:
"- Debout."
Ben ne lui aurait jamais parlé comme ça. Lena n'osa résister tant il semblait menaçant et sauta sur ses pieds. Son ami l'entraîna vers le fond de la pièce et la plaqua contre la mur. Il la gifla, une fois, deux fois. À moitié assomée, elle sentit qu'on lui attachait les poignets. Les liens lui faisaient mal, écorchant sa peau jusqu'au sang. Des larmes de douleur apparurent dans ses yeux.
"- Mais qu'est-ce que tu fous? cria t-elle."
Un gothique remua parmi les autres avant de se retourner mollement. Lena su d'instinct qu'elle ne pourrait pas compter sur lui. Une étoffe vint étouffer ses cris. Elle balança des coups de pieds au hasard, que son agresseur esquiva habilement:
"- Tout doux, ma jolie..."
Il saisit son menton d'une main et l'embrassa goulûment. La jeune gothique essaya vainement de tourner la tête, sans succès. Elle était désormais poings liés, seule et muette face à ce mec bourré de mauvaises intentions. Elle ne comprenait plus. Ben était un de ses potes, elle l'avait rencontré deux mois auparavant. Malgré ses tendances suicidaires, c'était un garçon adorable.
Elle ferma les yeux tandis que des larmes roulaient sur ses joues. Lena sentit sa main entre ses jambes, puis sur son ventre, et enfin sur sa poitrine. Elle vu les noeuds de son corsage se défaire peu à peu. Sans ce foutu baillon, elle aurait hurlé à s'en arracher les poumons. Et sa main... Comme une idiote, elle s'était laissé faire. Maintenant elle s'en mordait les doigts, enfin de la manière que l'on peut se mordre les doigts avec les mains liées.
Lena avait peur. Elle se sentait déshonorée, bafouée. Elle était encore vierge, quelques heures plus tôt. Quelle horreur. Son sang, sur ses bras. Satan, pourquoi tu me fais ça?
Elle sanglotait sans bruit, comme quelque chose qu'il faudrait taire à tout prix.
Lena avait mal. Une horrible sensation se développait dans son bas-ventre, accompagnée d'une étrange douleur. Elle s'évanouit, les bras couverts de sang et à moitié nue.
Une sirène de police se fit entendre dans le lointain. Le clan commençait à se relever de leur nuit. Eyden, un grand large d'épaules aux cheveux noirs, le corps tatoué et piercé d'un peu partout, aperçut Lena, inconsciente et couverte de sang, attachée aux poutres qui soutenait le plafond. Les autres ne l'avaient vu qu'une fois en colère, et espérait que plus jamais cela ne se reproduirait. Ils avaient tort.
Le regard du gothique passa de Lena à Ben, allongé sur le sol, tout près de sa victime, puis de Ben à Lena. Ses yeux virèrent du gris au noir, sa bouche se crispa en même temps que ses poings. Il rugit et saisit Ben au col.
"- ORDURE! QU'EST-CE QUE TU LUI AS FAIT? SALOPARD..."
Encore à moitié endormi, il murmura quelque chose, le souffle coupé. Sa main allait s'écraser sur la figure du violeur lorsqu'il suspendit son geste.
"- Merde, cria quelqu'un, les flics!"
La sirène était toute proche maintenant, des portes de voiture claquèrent. Ben alla se recroqueviller dans un coin, profitant du répis accordé par Eyden.
"- On se tire!"
Le troupeau de gothiques se rua comme un seul homme vers les larges soupiraux qui donnaient sur l'arrière de la maison abandonnée. C'était leur seul espoir de fuite.
"- Attendez! hésita Eyden. Et Lena?
- On la laisse là. Elle sera mieux entre les mains des flics, siffla un grand maigre couvert de cicatrices."
C'était lâche, mais en un sens il n'avait pas tort.
Eyden lança un regard peiné à la jeune fille évanouie. Il murmura:
"- Bonne chance..."
Et s'enfuit par le vitrail entrouvert vers la liberté.
Une minute plus tard, des policiers dévalèrent l'escalier. Une voix masculine jura:
"- Bordel, on y voit rien ici. Quelqu'un pourrait allumer?
- Impossible, répondit une autre qui devait appartenir à son collège, les plombs ont pété.
- Il fait jour tout de même, c'est incroyable ça!..."
La voix braqua la lampe sur le sol couvert de joints fumés et de bouteilles vides. Un pentacle occupait le centre de la pièce, ainsi que des signes imcompréhensibles.
"- Putain, c'est encore ce groupe d'hurluberlus, continua la première voix.
- Hey! Regarde, Fred..."
Le faisceau de la lampe se posa sur Lena, qui dodelina de la tête.
"- Merde alors."
Les deux compagnons s'approchèrent de la jeune fille.
"- Tu l'as dit... Mon Dieu, regarde ses bras!"
Lena ouvrit les yeux brusquement. Les deux officiers eurent un mouvement de recul.
"- Elle est vivante! s'exclama le dénommé Fred."
Lena hurla dans son baillon et se débattit, rouvrant ses plaies.
"- Calme-toi, petite... On vient te délivrer, dit le deuxième policier en faisant un geste apaisant avec ses mains. N'aie pas peur."
Fred s'approcha et délia ses mains. Lena s'écroula par terre, et se recroquevilla sur les ordures. Son regard se rapprochait plus de l'animal blessé que de la jeune fille pleine de vie.
"- Tu comprends ce qu'on dit? questionna doucement Fred tandis que Lena opinait du chef. On ne veut pas te faire du mal. Viens."
Il poursuivit plus bas à l'adresse de son collègue:
"- Elle est en état de choc... Sérieusement même."
Lena approcha prudemment. Le deuxième policier lui tendit sa veste, que la jeune fille enfila docilement. Fred s'approcha lentement et lui prit la main. Lena cria, surprise. Elle se prit la tête à deux mains. Ce geste lui rappelait le début du cauchemard.
Il s'agenouilla près d'elle et demanda:
"- Comment tu t'appelles? Tu as faim?"
Lena bafouilla quelque chose.
"- Écoute, Marco, je crois qu'on devrait la ramener au comissariat.
- Il faudrait déjà qu'elle accepte de nous suivre...
- Toi qui est si doué pour faire parler les gens, convainc-la. On a tout notre temps, dit-il en s'asseyant sur une caisse à moitié défoncée."
Marco s'accroupit près d'elle:
"- Je ne sais pas comment tu t'appelles. Ça t'ennuie si je m'approche encore un peu?"
Un grognement rauque lui conseilla de rester là où il était.
"- D'accord, d'accord. Écoute, euh jeune fille, tu as faim? Si tu nous suis, tu pourras manger un bon repas et soigner ces vilaines plaies. Tu pourras te reposer, te laver, prendre tout ton temps. Mais il faut que tu me promettes une chose. Il faut que tu me promettes que tu nous raconteras tout quand tu seras prête. À nous, où à quelqu'un d'autre au comissariat d'ailleurs. Qui tu veux, quand tu voudras. Tu me le promets?"
Lena hocha lentement la tête de haut en bas et se releva pour montrer sa bonne volonté de les suivre. Fred sourit avant de se diriger vers l'escalier, la gothique sur ses talons, puis Marco pour clore la file.
Lena regarda le paysage défiler derrière la vitre de la voiture. Elle eut à peine le temps de s'assoupir que la machine freina. Ses poignets lui faisait atrocement mal.
Au comissariat, Fred et Marco installèrent leur protégée sur une chaise et s'assirent en face, derrière un interminable bureau. La jeune fille regardait ses poignets fixement. Fred appela le docteur et rougit en la voyant arriver. Depuis qu'il l'avait vue, il ne pouvait s'empêcher de bafouiller et de devenir cramoisi en sa présence.
Elle s'agenouilla devant sa patiente qui la regardait avec des yeux curieux.
"- Attention, ça va piquer, prévint-elle."
En effet, Lena se mordit les lèvres presque à en saigner. La jolie jeune femme nettoya soigneusement les plaies avant de les enrubanner dans d'épais bandages qui remontait jusqu'à la base des doigts.
"- Vilaines blessures, siffla t-elle. Voilà, tâche de ne pas trop toucher tes bandes!"
Elle rassembla ses affaires, salua les officiers et disparut. Fred fut brusquement tiré de sa béatitude par un gargouillement puissant venant de l'estomac de Lena. Marco sourit.
"- Ne bouge pas!"
Il revint chargé d'un copieux déjeuner que leur protégée engloutit voracement. Les deux policiers se lancèrent un regard complice.
"- Tu veux te reposer, maintenant? Te laver? Regarder la télé?..."
Lena acquiesca à la deuxième proposition. Marco lui indiqua la salle d'eau et la buanderie pour les serviettes et les vêtements disponibles, et lui souhaita "bonne douche". Le verrou tourna dans un craquement sonore, et l'eau se mit à couler.
"- La pauvre, vraiment. Quelle âge elle a, 17 ans? Agressée comme ça...
- Elle avait l'air plutôt copine avec eux quand même, dit durement Fred.
- Maintenant je ne crois pas qu'elle meurt d'envie de les revoir. Violée, attachée depuis longtemps d'après en juger ses plaies... Ils devaient pas être tendres, même en faisant partie des leurs.
- Je sais pas ce qu'elle a pu faire pour qu'ils lui fassent ça.
- Je sais pas non plus si elle l'a tellement cherché, répliqua Marco."
Lena laissa l'eau chaude couler sur sa peau. Elle se sentait encore vulnérable et blessée. Un peu perdue aussi.
Elle fit le vide dans son esprit, comme lorsqu'elle s'apprêtait à entrer en communication avec les esprits. Et coupa l'eau pour se savonner. Lorsqu'elle se rinça, elle vit son mascara et se vider avec la couche de crasse acumulée.
Lena sortit de la douche et se frictionna avec une grande serviette blanche et rêche. Elle aperçut son visage dans le miroir piqueté de rouille. Un visage tourmenté et pâle à faire peur. Ses doigts effleurèrent son reflet.
Rapidement, elle enfila le vieux pull informe trop grand et le jogging assorti qu'elle avait dénichés dans la buanderie.
Marco et Fred virent ressortir leur protégée un quart d'heure plus tard, fraîche et propre. Elle s'installa en tailleur devant la télé, les yeux écarquillés. On aurait dit une petite fille, toute frêle et innocente, perdue dans son pull trop grand.
Elle resta muette, quand deux jours plus tard, le docteur déboula dans le bureau des officiers pour annoncer:
"- Ça y est.
- Ça y est quoi?
- Elle m'a raconté. Mais...
- Mais?
- Mais elle m'a fait promettre de ne rien dire."
Fred se passa une main sur le visage, sentant venir la prise de tête.
"- À personne, ajouta t-elle, l'air ennuyé."
Le policier frappa la table du poing et hurla:
"- MAIS POURQUOI?
- Calme-toi, Fred, intervint Marco.
- NON JE NE ME CALME PAS! ÇA FAIT QUATRE JOURS QU'ELLE EST ICI CETTE GAMINE!
- Rappelle-toi, je lui ais dit: "Quand tu voudras, à qui tu veux." C'est ce qu'elle a fait!..."
Fred se força à respirer lentement. Le docteur et son compagnon se lancèrent un regard effarouché, croyant qu'il allait exploser.
"- D'accord. D'accord, d'accord, d'accord. A qui elle veut, marmonna le policier plus pour lui-même que les autres personnes présentes.
- Si tu veux, osa timidement la femme, je peux essayer de la convaincre de te raconter ou de me laisser te raconter."
Fred grogna vaguement quelque chose et leur ordonna de sortir de 'son' bureau.
"- Hey, c'est mon bureau aussi et...
- J'en ai rien a foutre."
Estomaqué, Marco sortit en claquant la porte.
"- Tu crois qu'elle va accepter? fit-il, contrarié.
- Je ne sais pas."
Le docteur repartit d'un pas hésitant vers ses locaux, où Lena attendait patiemment en déchiffrant les affiches sur les murs comme une gamine de CE1.
La jeune femme revint quelques minutes plus tard, un sourire crispé aux lèvres.
"- Elle veut bien... Mais seulement à toi."
Marco poussa un soupir en imaginant déjà la réaction de son compère.
"- D'accord, allons-y, dit-il d'un ton las."
Il poussa la porte d'un des nombreux cabinets d'entretiens qui truffaient le comissariat, allant s'asseoir au fond d'un des larges fauteuils. Lena apparut bientôt, le docteur dans son dos. Prudemment, la jeune gothique s'assit près de Marco qui soupira. La jeune médecin chuchota "Bon, je vous laisse", lorsque Lena secoua négativement la tête. La jeune femme haussa les sourcils avant de céder.
"- D'accord, je reste."
Elle s'installa discrètement dans un coin. Lena se racla la gorge et commença d'une voix enrouée:
"- Je ne savais pas ce qui m'attendais quand il a pris ma main au début."
Marco frissonna en l'entendant parler pour la première fois.
"- Il m'a pris la main, et puis le bras, et..."
Elle faisait de gros efforts pour ne pas fondre en larmes devant l'officier.
"- Et il m'a attachée au fond, aux poutres. Il m'a embrassée avant de... de me violer. Je ne me souviens plus très bien parce que je me suis évanouie un moment. Et très longtemps après, j'ai entendu les autres qui s'enfuyaient en m'abandonnant."
Un sanglot vint se coincer dans sa gorge. Elle dû s'interrompre 2 bonnes minutes avant de pouvoir reprendre, la voix brisée:
"- Et puis je vous ais vus arriver, avec votre collègue. J'avais peur, et... je savais plus trop ce que je faisais là."
Elle s'essuya les yeux d'un revers de manche avant de poursuivre:
"- Et je veux rentrer chez moi maintenant."
Marco était très gêné par les pleurs de sa protégée. Il avait pourtant vu des tas de gens pleurer, surtout en entretien. Mais la jeune fille avait quelque chose de particulier qui lui faisait un effet bizarre. Le docteur fit signe à Marco de déguerpir pendant qu'elle consolait Lena. Il ne se fit pas prier et sortit au pas de course.
Fred fumait sur le parking. Il sentit son ami arriver dans son dos:
"- Je suis désolé, vieux.
- C'est pas grave. En un sens je te comprend."
Il était très embarassé de lui annoncer que la gamine lui avait tout dit mais pas à lui.
"- Euh, Fred... Jpense qu'il est nécessaire que... En fait moi aussi, je suis au courant, avoua t-il en baissant les yeux."
Son compagnon fit volte-face, les yeux exhorbités.
"- QUOI? ELLE A CRACHÉ LE MORCEAU POUR TOI?
- Euh... en fait oui... euh...
- ELLE T'AS TOUT DIT ET PAS À MOI?
- C'est à dire euh..."
Marco se ratatina sous la pluie de postillons et de hurlements qui lui tombait dessus. Fred s'obligea a respirer. Il cru qu'il allait tordre le coup de son collègue. Ils ne dirent rien pendant un moment, puis Fred leva ses mains nerveusement, en signe d'apaisement:
"- Ok, ok. D'accord, qu'elle ne me dise rien si ça lui chante. Qu'elle aille au diable! jura le grand maigre en allumant une deuxième cigarette.
- Fred! Tu es un monstre!
- C'est moi le monstre maintenant? Mais regarde la, les poignets en sang comme le Christ, pâle comme la mort. Une gothique. Ça ne peut que lui faire plaisir ce que je viens de dire, ironisa t-il."
Marco était furieux contre son ami. Parfois, il le détestait. Il détestait les horreurs qu'il pouvait débiter.
"- Ordure, maugréa t-il à son adresse."
Il disparut dans le batiment. Un rire cruel sortit de la bouche de Fred, comme si Marco pouvait encore l'entendre:
"- Ah! Oui, je suis une ordure. Un enfoiré. Mais moi je ne me drogue pas, pas comme cette... cette pute."
Et il se trouva que Marco entendit, justement. Il devait mesurer deux bonnes têtes de moins que son confrère, ce qui ne l'empêcha pas de se ruer sur lui pour le plaquer contre la voiture de service où il s'était appuyé.
"- Si tu t'avises encore de parler de cette jeune fille comme ça, je te tire deux balles dans la tête et peu importe le nombre d'années que j'écope, ni la honte d'être un ancien flic."
Marco relâcha sa poigne du cou de son collègue, qui reprit sa respiration pour ricaner:
"- Voilà autre chose! Monsieur à le béguin pour cette petite..."
L'officier trapu pointa la tempe de Fred du bout de son arme de service.
"- Encore un mot, et je te paye un aller simple pour l'enfer.
- Tu n'en as pas le courage, le défia son ex-ami."
Marco se contenta d'envoyer son poing sur le nez de l'homme qui l'avait provoqué et de rebrousser chemin, le dos voûté.
"- T'as pas les couilles pour ça, hein? Mais ça on le sait tous ici...
- Putain, tu comprend quand on te parle? explosa Marco, visant l'abdomen de son collègue."
Fred faisait référence à sa période homosexuelle que le policier aurait bien laissé derrière lui. Il était devenu séropositif, après toutes ses rencontres masculines qu'il aurait volontiers oubliées.
Marco abaissa son arme, à bout de nerfs. Il opta pour la solution lâche mais qui sauverait une vie qu'il ne tenait pas à briser, malgré toutes les provocations et les insultes. Il courut se réfugier dans le comissariat, écoutant malgré lui les sarcasmes de Fred dans son dos.
"- Je le savais! On le sait tous, de toutes façons! Cette fille n'est qu'une..."
Il claqua la porte au moment où son ancien ami répétait l'insulte sur la jeune fille. C'en était trop. Il ne pouvait pas rester ici. À la va-vite, il fourra ses affaires dans un sac, esperant ne jamais revoir Fred. Il se dirigea en hâte vers la salle du docteur, y trouva Lena et la jeune femme en pleine discussion.
"- Bah... Qu'est-ce que tu fais? laissa tomber le docteur ébahi.
- Je m'en vais le plus vite possible pour essayer de ne pas tuer Fred."
Le médecin leva un sourcil. Ses collègues se chamaillaient beaucoup, mais ils s'adoraient. Ils avaient eu quelques disputes graves, mais jamais elle n'avait vu Marco dans un tel état de nerfs à cause de son compagnon. Il avait l'air si sérieux que Lena en resta la bouche entrouverte; l'endroit exact où Marco, dans un élan d'affection, ne put s'empêcher de l'embrasser. Le docteur ouvrit des yeux comme des pastèques tandis que Lena manifesta sa surprise par une mâchoire jusqu'aux pieds.
"- Je te téléphonerait très bientôt pour venir rechercher d'autres affaires en essayant de ne pas le croiser... À plus."
La porte claqua. On aurait pu entendre une poussière se déplacer tant le silence était intense sous la surprises des deux filles. Qu'est-ce qui s'était passé?
Le docteur imagina mieux ne pas aller s'informer auprès de Fred et décida de contacter Marco le plus tôt possible. Les sourcils froncés à présent, elle retourna à l'occupation qui consistait à changer les bandages de Lena. Entre temps, une chose étonnant s'était produite: La gothique qui était d'un teint cadavérique avait pris une jolie couleur framboise. Elle se révoltait en surface que ce type l'ait embrassée, comme si toute sa vie elle allait se faire manipuler par des hommes, mais quelque chose au fond d'elle-même l'empêchait de trouver ça outrageux.
Elle chuita lorsque le docteur enleva d'un geste ample les bandes qui entouraient ses poignets. De profondes plaies couvertes de croûtes ornaient la base de ses paumes, suitant par endroit. Sa machoire se crispa. Elle n'avait pas encore réalisé combien ses poignets étaient abîmés. Elle baissa les yeux sur ses chaussures, un léger mal de coeur lui étreignant le ventre. Sa maison lui manquait. Elle regrettait à présent d'avoir fugué pour fuir avec sa bande à travers les rues et les terraisn vagues. Voilà où elle en arrivait. Des larmes logèrent dans ses yeux, se mettant dangereusement à vouloir couler. Elle s'en voulait de pleurer autant.
La femme remarqua son trouble et dit doucement:
"- Tu sais, ne te retient pas de pleurer... Tout ce que tu as vécu est très dur, et tout le monde te soutient ici. Il ne faut pas avoir peur des larmes, car à preuve du contraire personne ne s'est encore noyé dedans, ajouta t-elle."
Un pauvre sourire apparut sur le maigre visage de Lena. Cette femme était... merveilleuse. Elle lui réchauffait le coeur depuis son arrivée. Si seulement Lena n'était pas si pudique avec ses sentiments, elle la prendrait dans ses bras pour lui dire combien elle la remerciait. Mais elle resta bêtement assise sur le rebord du lit, à attendre que le docteur en ait fini avec ses plaies.
"- Voilà, c'est terminé."
Elle lui lança un regard rayonnant et fit:
"- Je pense que tu vas bientôt rentrer chez toi. Tu l'as bien mérité."
Lena sécha ses larmes et sauta à bas du lit.
"- Vraiment?
- Vraiment."
C'est comme si un chat ronronnant et moelleux s'était lové contre le coeur de Lena. Une douce chaleur parcourut tout son corps, de la pointe des oreilles aux orteils. Elle allait rentrer chez elle. Voir sa mère. Retrouver le chat errant qui squattait son jardin. Sa chambre, la salle de bain. Elle en aurait pleuré.
De joie.
Lena s'aggripa à la grille comme un hiboux et se donna deux secondes de réflexion. Elle venait de sortir du comissariat, accompagnée du docteur. Cette dernière s'était mise loin derrière, sentant que la jeune fille avait besoin d'être seule, le temps de se préparer à revoir sa mère. Elle lui avait expliqué tout, depuis sa fugue aux quatre derniers jours.
Donc, Lena s'aggripait au grillage. Et se décida enfin à appuyer son doigt sur la sonnette. La lourde porte en chêne s'ouvrit sur un femme qui semblait plus âgée qu'elle ne l'était réellement, de gros cernes noirs sous les yeux, toute vêtue de sombre. Lena en resta bouche bée en reconnaissant sa mère qui elle-même crut voir un revenant ou en l'occurance, une revenante. Elle se retint d'abord lui claquer la porte au nez, persuadée d'une hallucination. Mais elle faillit avoir une crise cardiaque lorsque sa fille lui dit simplement:
"- Je suis rentrée."
Le docteur apparut derrière son épaule, et ce fut une chance qu'elle soit présente pour pouvor assurer le réveil de l'évanouissement de la mère de Lena.
Cette dernière fila dans sa chambre pendant que la jeune médecin s'occupait de la Maman. Et pendant que le docteur donnait des explications avec le plus de tact possible, Lena redécouvrait sa chambre. Sa chambre. Quelle phrase étrange!
Lena entra, comme une étrangère. Ses doigts parcoururent les étagères, effleurant les reliures des livres et les montants du lit. Elle s'assit bêtement sur le lit, lorsque son regard tomba sur le mur couvert de photos et de mots de ses amies.
Dans les carrés de papier brillants, l'ancienne Lena souriait à celle assise sur le lit, entourée de dizaines de gens qui riaient, hurlaient, bougeaient, vivaient, tout simplement.
À bien y réfléchir, Lena s'était renfermée sur elle-même. C'était idiot, d'un côté, mais Lena s'était faite à sa nouvelle vie. Et maintenant, elle savait de toute façon que rien ne serait plus pareil après... "l'agression". Elle se laissa tomber à la renverse dans les oreillers. Et réalisant qu'elle devrait à nouveau faire face à sa vie d'avant si elle restait ici, Lena prit une décision.
Une ou deux heures plus tard, le docteur montait, accompagnée de la mère de Lena.
"- Je vous le rappelle, évitez d'aborder le sujet. Si elle veut en parler, elle le fera d'elle-même, il ne faut pas la forcer... radotait le docteur qui était un peu psy sur les bords."
Elle frappa trois coups discrets à la porte.
"- Lena?"
Un chuintement lui répondit. Les coup insistèrent.
"- Lena!"
Le docteur-un-peu-psy-sur-les-bords finit par ouvrir la porte, et ce qu'elle y découvrit la glaça. Rien, justement. Ou personne, plutôt.
L'orage venait d'éclater. Trempée, haletante, Lena bousculait les passants sans s'excuser. Un énorme sac de sport ballotait sur son épaule, remplis de vetements et des économies qu'elle avait récupérées chez elle.
La sonnerie rententit dans le petit appartement de l'officier. Marco jeta un regard à la pendule: qui cela pouvait etre? En robe de chambre, traînant les pieds, il se dirigea vers la porte. Cette dernière s'ouvrit sur une Lena dégoulinante et hors d'haleine qui se jeta dans les bras du policier qui, lui aussi, en resta muet de stupeur. Pendant deux bonnes minutes, on entendit la respiration haletante de la jeune fille, la pluie qui clapotait dehors, et les tic-tac de la pendule, jusqu'à ce que Marco réussisse à articuler:
"- Qu'est-ce que tu fais là?"
Lena tremblait tellement qu'elle ne put répondre à la question du policier.
Ce dernier eut un long, long soupir. Il déposa le sac de Lena dans l'entrée près du radiateur. Marco se laissa tomber dans le fauteuil et se passa lentement la main sur le visage.
"-Lena, qu'est-ce que tu fous ici?"
Elle ne répondit pas.
"- Lena, qu'est-ce que tu fais ici?"
Il s'était radouci. Lena dodelinait de la tête sans savoir quoi dire. Elle avait soudain très honte.
"- Je t'aime vraiment beaucoup, mais... Ce que tu fais, c'est... pas bien.
- Et pourquoi? Pourquoi ce serait mal? s'emporta t-elle brusquement."
Elle s'approcha du fauteuil, et fixa Marco de ses yeux sombres.
"- J'en ai plus que marre qu'on me dise ce que je dois faire ou pas. J'en ai marre qu'on me traite comme une moins-que-rien, sous prétexte que je suis différente. Je voudrais juste... Etre moi."
Des larmes s'accrochaient à ses cils, comme des perles témoignant de sa tristesse. Elles se mélangeaient à ce qui restait de la pluie sur ses joues maigres.
"- Lena..."
Il se leva et la prit dans ses bras. Elle se laissa faire, posa sa tête sur son épaule.
L'officier déposa un baiser sur sa chevelure trempée; les mains de Lena vinrent se poser sur son ventre, son dos. Il la repoussa.
"- On ne peut pas faire ça."
Lena lui lança un regard de mépris. Elle n'avait pu s'en empêcher.
"- On ne peut pas faire ça, répéta t-il sans conviction.
- De quelle loi? De quel droit? Qu'est-ce qui nous en empêche?
- Je suis vieux, Lena. Toi tu es jeune, tu... tu es belle. Je ne veux pas que tu...
- Que je? Que je me trompe? Ma vie est une erreur. JE suis une erreur."
Une dureté ahurissante fleurissait dans ses yeux, frôlant la démence. Marco soupira.
"- Comment peux-tu penser ça? Tu as la vie devant toi pour renaître des dizaines de fois, s'il le faut. Tu vaux bien plus que tu ne crois.
- Alors pourquoi tu ne veux pas?"
Elle s'était rapprochée; ses mains commençaient à déboutonner sa chemise froissée. Il les prit et les lui rendit.
"- Tu l'as dit tout à l'heure: tu veux être toi. Et si l'on faisait quelque chose de ce genre, ce ne serait pas toi. Tu n'es pas comme ça.
- Comment peux-tu affirmer cela? mentit-elle. Tu ne me connais pas.
- Plus que toi, sûrement."
Il se rassit. Il avait l'air serein et fatigué d'un père après une journée de travail éprouvante.
Lena rendit les armes. Il avait raison depuis le début.
Ils ne dirent rien pendant un moment, la télé jacassant en sourdine derrière eux.
"Je peux rester ici? demanda t-elle d'une petite voix.
- Quoi?
- Je peux rester? formula t-elle plus fermement."
Marco se prit la tête entre les mains, un sourire triste sur les lèvres.
"- Tu es incorrigible. C'est non.
- Pourquoi? s'offusqua t-elle.
- Tu sais pourquoi. On risque de faire une énorme bêtise, en plus ta place n'est pas ici. Je ne sais même pas ce que tu fais là, ça ne me regarde pas. Mais je sais que tu ne devrais pas y être. C'est non, conclut-il encore une fois."
Elle lui lança son regard le plus agressif. Elle n'obtint qu'un sourire de sa part.
"- Laisse-moi te raccompagner, je dirais que...
- Tu peux courir!"
Elle se rua vers la porte, saisit son sac au vol et s'évanouit dans la nuit.
Dans le petit appartement, on entendait plus que le tic-tac de la pendule qui égrenait les secondes et le soupir fatigué d'un homme qui s'était encore laissé surprendre par la vie.
Les mois suivants transformèrent définitivement Lena.
Elle avait encore pris quelques centimètres. Ses cheveux noirs lui tombaient maintenant au bas du dos. Une lueur farouche ne quittait plus ses prunelles. Elle ne portait que du noir, parlait presque en murmurant. Sa silhouette s'était encore affinée, autant que ce soit possible tout du moins.
La nuit, elle dormait dans des squats, au milieu de personnes peu recommandables. Elle payait son entrée pour pas mal d'argent, et ils la laissaient tranquilles.
Le jour, elle rôdait comme une ombre dans les rayonnages déserts des bibiliothèques et vendait des choses non identifiées à des gamins de passage.
Elle n'avait pourtant pas retouché à la drogue depuis son passage au comissariat.
Elle marchait parfois des journées entières, allant même jusqu'à sortir des villes pour dormir dans les champs, au milieu du blé et du maïs.
Elle n'avait plus rien à elle que les quelques vêtements empruntés et jamais rendus, ainsi que ses perpétuelles interrogations. Elle allait, sans autre bagage que sa douleur.
Question sexe, elle n'avait pas eu de relations depuis son agression. Sa libido était au point mort; elle ne ressentait aucune envie et évitait tout ce qui la ramenait à ça.
De toute façon, avec qui pourrait-elle coucher? Un SDF? Un passant?
Lena n'avait plus d'identité. Elle n'était qu'une ombre qui marchait sans s'arrêter, traînant le poids de son passé comme un boulet.
Ces mois furent les plus atroces de sa pauvre vie.
Ce n'est qu'un jour que le destin décida enfin de l'aider.
Elle rentrait dans un village et songeait à aller se saouler lorsqu'une affiche attira son attention.
Ce n'était pourtant qu'un tract défraîchi punaisé là, sali par les intempéries.
Recherche vendeuse dans magasin ésothériste.
Téléphoner au 0685478952
Lena se dirigea vers une cabine sans grand enthousiaste. Elle n'avait plus rien à perdre.
"- Allô?"
Une voix rauque mais féminine répondit. C'en était presque si Lena ne sentait pas l'odeur de tabac frois à travers le combiné.
"- Vous appelez pour le job?
- Euh... Oui.
- Vous êtes où? Attendez, ne me dites rien... Ne bougez pas."
Lena ouvrit la bouche, le téléphone en suspens.
Une silhouette venait d'apparaitre dans son champ de vision.
Elle s'approcha de la cabine; Lena ouvrit les yeux plus grands.
C'était une jeune femme d'à peu près 25 ans, les cheveux rasés en crête rose sur le crâne. Un anneau trônait sur sa narine. Elle ne portait qu'un pull en résille par-dessus un débardeur léger, ainsi qu'un pantalon découpé de travers et d'énormes chaussures compensées.
Lena en lâcha le combiné.
"Salut! Viens, je vais te montrer le magasin."
La jeune gothique ne put répliquer et la suivit comme un fantôme.
Elles traversèrent le hameau, et, dans une petite ruelle sombre où montait une odeur puissante et inidentifiable, entrèrent dans la fameuse boutique.
C'était une échoppe pas plus grande qu'un noyau de cerise où s'entassait divers objets hétéroclites; des lampes, d'épais livres de cuir reliés, des chandeliers, des guéridons, des bijoux, des albums photos craquelés, le tout recouvert d'une mince couche de poussière volatile. La seule chose qui semblait neuve au milieu de cet amas de souvenirs, c'était une caisse enregistreuse toute chromée posée religieusement sur le comptoir de chêne usé.
"Voilà, annonça la jeune femme sereinement, si tu fais l'affaire, ce sera ton nouveau chez toi. En parlant de chez-toi... [elle pivota sur ses talons] tu as quel âge?
- 20 ans, mentit Lena en relevant le menton."
Un air de défi qu'elle n'avait pas eu à adopter depuis longtemps flottait sur ses traits tirés.
La vendeuse la dévisagea longuement; ses pommettes saillantes, ses cheveux ternes, ses poignets fragiles. Et ses yeux. Ils paraissaient éteints. Un détail attira pourtant son attention.
Sur sa main droite, un tatouage qui ressemblait à une croix distordue ornait ses métacarpes.
Elle passa derrière le comptoir sans cesser de la fixer, s'appuyant sur ses coudes, le menton dans les mains.
"- Toi aussi, t'es une fille de la rue, hein?"
Lena abaissa légèrement la tête et ne répondit pas. La fille eut un rire amer.
"Sister, t'es ici chez toi. Si toutefois tu acceptes de bosser avec moi. Bon, c'est clair, c'est pas le grand luxe..."
Elle se redressa.
"Mais c'est déjà ça. Au fait. [Elle lui tendit la main.] Mégane."
Lena hésita à mentir encore en attrapant ses doigts. Sa bouche décida pour elle.
"- Lena, finit-elle par dire sans expression."
Oui, maintenant, elle s'en apercevait. D'habitude, lorsque l'on prononçait un nom, on pensait à tout ce qu'il représentait. On pouvait le dire de plusieurs manières, enjoué, triste, las. Il y avait toujours quelque chose derrière.
Mais en entendant le sien, Lena s'aperçut enfin qu'il ne lui évoquait rien. C'était juste des lettres les unes à la suite des autres, sans signification, sans sens.
Et curieusement, cela ne la toucha pas.
Elles restèrent un certain temps debout, au milieu de la pièce.
"Lena, murmura finalement Mégane."
Elle s'assit sur un haut tabouret branlant, ses grosses chaussures croisées sous le siège.
"Chouette tatouage."
Lena rabattit brusquement sa manche par-dessus.
Un mois passa.
Les deux filles s'entendaient bien. Elles parlaient peu; Lena arrangeait la vitrine et vendait; Mégane faisait les comptes et gérait l'arrière-boutique. Depuis qu'elle avait été engagée, pas mal de personnes du même style que Mégane où elle poussaient la porte et reprtait parfois avec des grimoires couverts de signes cabalistiques ou encore des amulettes.
Lena finit par apprendre qu'elle se trouvait quelque part près de la côte, c'est à dire loin de là où elle était partie. Elle apprit également que Mégane avait 24 ans; elle était née d'une famille très croyante où ses penchants punks et suicidaires avaient poussés ses parents jusqu'à croire qu'elle était possédée; on avait essayé l'exorcisme, l'ail autour des portes, la vaporisation, rien ne le faisait changer. Mégane s'impatientait, les ans passaient et ses parents désespéraient. Finalement, elle rencontra Neel, un type de sa 'classe'. Très vite, ils apprirent à se connaître et une passion ardente naquit entre eux. Puis un jour, ils s'enfuirent avec quelques babioles et leur amour pour seul bagage. Ils vivaient dans un studio pourri où la tuyauterie fuyait à torrent et où les cafards louaient à l'année entre les lattes du parquet.
Mégane se disait bien qu'elle aurait pu vivre autrement, faire des projets, recommencer les études.
Mais la drogue et Neel la retenait.
Les mois s'étirèrent. Neel devint violent; il était pris de crises de folie et d'hallucinations où Mégane essayait de lui voler ce qui lui aidait à tenir le coup, entre autre sa came.
Il frappait Mégane, allant jusqu'à vouloir l'abbatre à coup de crosse de revolver. Puis il s'écroulait brusquement et ne pouvait bouger pendant des heures; ensuite il se réveillait, embrumé, ignorant sa conduite, se repiquait, et tout recommençait.
Mégane cessa de se droguer. Elle resta encore six mois avec Neel; elle n'éprouvait plus que de la pitié à son égard. Un jour, elle se volatilisa, sans laisser de traces.
Elle erra comme Lena le long des routes, puis un jour elle fut engagée dans une droguerie toute proche. Ses relations lui permirent d'ouvrir son propre commerce en achetant la boutique; elle s'installa ici, et ce fut tout ce que Lena put tirer d'elle.
Parfois, juste, elle disait "J'ai des projets" ou s'enfermait des heures durant dans une petite pièce nichée derrière l'arrière-boutique. L'accès lui était strictement interdit; Lena se demandait parfois ce qu'elle fabriquait mais retournait vite à ses affaires.
Ce n'est que par un jour d'été ensoleillé que Mégane ouvrit enfin sa porte en grand, laissant s'échapper une fine sciure blonde.
"Lena, annonça t-elle bien fort, je te présente Leen!"
Ladite Lena lâcha son manuel des potions et leva un sourcil bien haut. Mégane ahannait tout ce qu'elle pouvait, tirant derrière elle une énorme toile noire recousue de toute part. Elle fut suivie d'une sorte de panier géant tressé, relié à la toile par des câbles.
"Qu'est-ce que...
- Ne pose pas de questions, suis-moi!"
Lena saisit un bout de tissu brillant et emboîta le pas à son amie. Elles cheminèrent ainsi jusque sur une colline verdoyante. Mégane étendit le tout à même le sol et dit signe à Lena de se reculer.
Elle sauta dans la nacelle, effetua une manoeuvre complexe et tout à coup, la toile se mit à gagner en volume et en hauteur. Bientôt, un ballon énorme couronna la nacelle.
"Une montgolfière! clama soudain Lenaen riant. C'était donc ça, une montgolfière!
- Tout juste, Auguste, fit Mégane en enjambant le rebord."
La joie de Lena retomba aussi brutalement qu'elle était venue.
"- Mais... Qu'est-ce que tu vas en faire?
- Me tirer d'ici, voilà ce que je vais faire! s'enflamma violemment la jeune femme. Je vais me me barrer de ce monde pourri, m'en aller à jamais! Le monde m'appartient, à présent! Bon, il reste quelques petits réglages, mais...
- Et moi? murmura soudain Lena.
- Toi?"
Elle eut une moue embarassée.
"He bien, toi..."
Lena baissa ses yeux sombres.
"Toi, tu... Je..."
Mégane la saisit soudain par les épaules.
"Oh, Len', je t'en supplie, laisse-moi partir! Ça fait tellement longtemps que j'en rêve! J'ai mis ce projet à exécution il y a longtemps et..."
Elle lança un regard d'excuse à la nacelle. Il n'y avait en évidence qu'une seule et unique place.
"Tiens, Len', si tu veux, je te donne le magasin, fit-elle soudain. Le magasin entier, la caisse, et tout et tout! Tu gardes tout! Lena, je t'en supplie... Ne sois pas fâchée..."
Lena la sentait désolée. Vraiment. Pourtant, elle avait ce goût amer en bouche.
Très lentement, elle articula:
"Pas de problème."
Mégane se jeta à son cou en balbutiant des torrents de merci.
"Pas de problème, répéta Lena sans expression."
Les semaines suivantes, Lena restait seule la journée, à lire les énormes grimoires de la septième étagère, tandis que Mégane se rendait sur la colline pour clore les préparatifs de son voyage.
Lena avait beaucoup de mal à s'imaginer sans Mégane à ses côtés, surtout la nuit, allongée à l'étage au-dessus sur le matelas qu'elle occupait à deux mètres à peine.
Mégane ne pouvait s'empêcher de manifester son bonheur de partir, et chaque fois le coeur de Lena était un peu plus lourd.
Chaque jour, elle lui posait la même question:
"Pourquoi Leen?"
Un silence effronté lui répondait.
Et pourtant, irrémédiablement, l'échéance approchait.
Un matin où le ciel était dégagé, elles se levèrent et mangèrent en silence. Après tous ces mois de vie commune, elles ne trouvaient pas les mots pour se dire ce qu'elles auraient du se dire.
Elles sortirent et parcoururent côte à côte le chemin jusqu'à la colline. Mégane chargea ses quelques paquets dans la nacelle. Elles redoutaient toutes deux le moment où elles seraient face à face, sans savoir quoi se dire.
Mégane posa le dernier sac et se retourna avec une lenteur extrême. Elles s'approcha de Lena sans bruits, comme dans un rêve. Le silence absorbait chaque son.
Elles s'enlacèrent. Mégane déposa quelques chose dans la paume fermée de Lena, essuya maladroitement une larme qui avait roulé sur sa joue et s'installa dans la nacelle. Elle décrocha les derniers filins qui la retenait encore à son passé et à son amie pour s'envoler, loin, loin...
Elles se regardèrent alors que le ballon montait dans l'immensité de l'azur, elles se regardaient encore lorsque le ballon ne fut qu'un tout petit point sur la toile bleue du ciel. Et lorsque Lena ne la vit plus, elle sut que Mégane la regardait encore, du haut de sa liberté.
Ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle baissa les yeux, brisant le dernier lien qui les reliaient et découvrant du même coup un bijou grossièrement taillé dans de l'argent, une sorte de ballon où quatre lettres étaient inscrites.
Leen.
Le vent fraîchissait. Chaque matin, Lena se levait, mangeait, puis fermait boutique. Elle traversait le village toujours dans la même direction, jusqu'à ce que les collines l'entourent. Ce n'est qu'après que les dûnes s'écartaient, dévoilant une plage battue par les embruns et les rouleaux. Des herbes hautes et coupantes bordaient le sentier qui menait jusqu'au sable grossier, mêlé de galets. C'est ici que Lena s'asseyait en silence pendant des heures, à contempler l'océan ou encore à ramasser des baies étranges aux parfums enivrants.
Ensuite, elle parcourait le chemin en sens inverse, et ouvrait la boutique pour l'après-midi. Depuis que Mégane était partie, depuis que tout ceux qui étaient censés l'aimer l'avaient quittés, Lena menait une vie semblable de jour en jour, sans éclats ni heurts. Elle n'avait plus que pour elle la solitude et son passé désastreux.
Sans même s'en rendre compte, elle retournait machinalement entre ses doigts sa petite montgolfière; c'était comme avoir un peu de Mégane avec elle.
Une seule chose avait vraiment changé dans la vie de Lena; elle avait peu à peu pris conscience de la puissance qui reposait en elle. Elle semblait malingre, fluette, donc fragile, mais elle sentait au fond d'elle des vagues d'énergie magique.
Elle aurait évidemment souhaité l'exploiter pleinemenent, mais elle ne voulait pas faire de bêtise en brûlant les étapes.
Alors, chaque jour, Lena préparait également des potions et pratiquait quelques sorts simples, comme la désintégration à petite échelle ou encore la télékinésie.
Elle s'adonnait aussi aux bases de la métamorphose et de la télépathie; tout cela suffisait déjà à remplir ses journées.
Et puis parfois, elle était trop fatiguée pour faire quoi que ce soit et... elle pensait. Elle pensait à tous ces gens qui l'avaient aidés, peut-être aimés, et à toutes ces ordures aussi. Lena était pleine de rancoeurs envers la vie, et pourtant elle continuait son petit bonhomme de chemin, parce que c'était ainsi. Lena ne vivait pas pour vivre, elle vivait parce qu'elle n'avait pas le choix.
Tout ses malheurs l'avaient comme anésthesiée. Elle ne s'émerveillait pas devant un océan en furie; ni devant des chatons tout juste sortis du ventre de leur mère. Elle ne souriait pas lorsqu'elle se remémorait ses rares instants de joie.
Lena n'avait plus qu'un regard effrayant et terne sur la vie, un regard mort. Quelque chose s'était brisé. C'était tout.
Un léger vent parcourut sa peau nue, la faisait frissonner. Le jour s'atténuait petit à petit.
Elle se redressa, et la première chose qu'elle regarda fut ses mains. De très jolies mains, avec de longs doigts fins et de gracieux poignets, certes. Mais elle les trouva étranges.
Puis elle leva les yeux sur ce qui l'entourait, autrement dit une plage de sable grossier qui fait face à l'océan endormi. Une grosse lune, brillante et immaculée comme elle n'en avait jamais vue.
"- Qui suis-je?"
La question surgit tel un monstre tapis, angoissante, vile, aussi ignominieuse qu'incongrue.
C'était la première, bientôt suivie par des dizaines, des centaines d'autres, qui ne trouvèrent que la brise glaciale et l'air iodé pour réponse.
Puis elle se mit debout. Elle se trouva grande, sourit.
Elle fit quelques pas. Ses pieds étaient nus. Mais elle tenait debout.
Elle essaya de se souvenir de cet endroit. De qui elle était. Rien ne lui vint.
La nuit passa. Elle n'était pas fatiguée, alors elle marcha. Elle était curieusement confiante et sereine, pour quelqu'un qui ne se reconnaissait plus.
Elle observa attentivement chaque pierre, chaque arbre, chaque relief du sol. Elle découvrait tout, à défaut de connaître déjà.
Elle arriva à proximité d'une petite ville. Et s'arrêta car elle était fatiguée, maintenant. C'était aussi simple que ça.
Lorsqu'elle se réveilla, elle était dans une salle toute blanche. Elle était sur une chaise de plastique rouge sang qui contrastait atrocement avec la pureté éblouissante des murs.
Des gens parlaient, à côté. Sans bruit, elle se glissa dans le couloir. C'était deux hommes vêtus de blouse blanche.
Elle remarqua alors qu'une odeur inconnue et désagréable flottait, et, tandis qu'elle réalisait ce constat, un des hommes la vit et se précipita vers elle. Elle prit peur et se plaqua contre le mur. Il eut un geste de main apaisant.
"N'aie pas peur, lança t-il alors que sa voix n'inspirait que de la crainte, je ne suis pas là pour te faire de mal..."
Elle pencha la tête avec des yeux arrondis de stupeur. Elle comprenait cet homme, mais bizarrement, elle était dans l'incapacité de lui répondre.
L'homme avait de petites lunettes rondes; il les redressa en appuyant mécaniquement son index sur la branche du milieu. Elle recula et se cogna contre la chaise.
"Ecoute-moi, tu comprends ce que je dis? [elle hocha la tête]Bon, comme on a pas trouvé de papiers sur toi, on suppose que tu es mineure, alors on va te faire quelques analyses avant de t'envoyer à l'orphelinat."
Elle eut la vague impression, sans connaître cet endroit, que ce n'était pas une bonne idée.
