Lena se glissa dans sa baignoire, et tout en observant du coin de l'oeil son démaquillant pour yeux, elle vint par des démarches floues à la question suivante: Pourquoi est-ce qu'elle avait épousé Kim?
Il ne la faisait pas vraiment rire. Kim était d'une gentillesse sans égale mais il n'avait pas l'humour mordant de Fox ou d'Izura.
Il était beau, ça c'était clair et définitif. Toutes les filles de la Terre restaient scotchées dès qu'elle le rencontrait; ça l'agaçait mais elle s'y était vite habituée. Il faut dire qu'il y avait de quoi; Kim était doté d'un visage si fin et si harmonieux que c'en était injuste. Même si c'était un ange, cela restait déconcertant. Tout dans son corps, de ses orteils à la pointe de ses cheveux, était parfaitement proportionné.
Donc, il était beau. Gentil et beau.
Mais encore?
Il ne l'avait jamais jugé par son apparence. Le jour où ils s'étaient rencontrés, il n'avait pas détourné lâchement le regard comme la plupart de la populace. Il l'avait simplement regardé et bafouillé un truc si adorable qu'elle était tout de suite tombée sous le charme. Inévitable. Remarque, elle n'avait pas été plus convaincante ce jour-là.
Lena se fit violence pour s'arracher à ses réflexions et se savonner lentement. Elle se rinça et sortit de l'eau, dégoulinante. Immédiatement, le chat fonça à toute blinde entre ses mollets en ronronnant furieusement. Lena se dit qu'elle finirait par croire que cet animal était voyeur et s'enroula dans une immense serviette. Elle esquissa deux pas de danse dans le sol élastique du nuage et commence à peigner ses longs cheveux noirs avec application. Tout en se coiffant, elle observa ses yeux noirs, son long nez qu'on avait envie de pincer et sa bouche mince; son visage allongé, ses pomettes légèrement saillantes. Elle n'arrivait toujours pas à se trouver belle, mais la vue d'un miroir ne la faisait plus fuir. C'était déjà ça.
"Tout va bien... Inspiration... Tout va bien... Expiration..."
Une petite voix tira X de la méditation sommaire où il s'était plongé.
"- Non, ça ne va pas, et je sais aussi bien que toi pourquoi...
- Boucle-la, tu veux!"
X enfonça la petite voix au plus profond de son étui et rajouta un pan de son manteau par-dessus.
En effet, ça n'allait pas fort. Il savait pertinemment pourquoi. Mais ne savait pas comment y remédier.
"Je ne suis vraiment pas doué pour l'amour."
Et sur cette réflexion, il sauta de son rocher de douleur en essayant d'oublier ses tourments.
Solène se réveilla. Les bras chauds et moelleux de Dark l'entouraient, comme un cocon protecteur. Elle s'y enfonça et referma les yeux lorsqu'un hurlement explosa, quelque part sur sa gauche.
"HOKANO! RENDS-MOI CE PANTALON IMMEDIATEMENT OU JE N'HESITERAI PAS A ME SERVIR DE CE PIANO!
- Meurs! Il est parfaitement adapté pour...
- Oh, fermez-la, grogna une voix ressemblant fort à celle de Freedom."
La querelle ne se calma pas pour autant. Excédée, Solène se redressa. Dark reprit possession de ses membres supérieurs et se tourna de l'autre côté.
Ils s'étaient endormis sur le tas de poufs après un câlin plus ou moins long, vers une ou deux heures du matin.
Solène s'étira, orteils et ailes compris. Son pied entra en contact avec un objet froid et elle prit un air de chouette outrée. L'objet en question fut vite identifié et précipité dans les profondeurs de la poubelle pour rejoindre ses consoeurs cannettes de bière [de la Stella Artois, à prendre au second degré évidemment].
Il fallait dire que depuis que le hangar avait été refait, Solène préférait le garder en état.
Elle jeta un regard à ce qui l'environnait. Normal.
La jeune fille se dirigea vers le comptoir qui cernait à peu près la cuisine et se prépara un thé avec force baîllements. Elle porta la tasse à ses lèvres en contemplant Dark avec tendresse. Il avait les lèvres entr'ouvertes et était torse nu, un bras sous le pouf qu'il occupait et l'autre près du corps. Sa mèche sombre contrastait avec sa chevelure blonde. Solène adorait la tripoter, ça le faisait grogner grave.
Elle reposa la tasse. Lili s'était installée à l'ordi, une moue boudeuse sur le visage. Hokano vaquait à de mystérieuses occupations dans un coin quelconque. Freedom ronflait sereinement, lui aussi plus ou moins situable.
Solène avait eu beaucoup de mal avec la vie en communauté mais elle avait fini par abdiquer définitivement. Oui, en fait, elle aimait ce désordre rangé, ces gens différents, cet endroit immense. Elle aimait leur musique, leurs bruits. Leur vie.
Leur vie qui maintenant était la sienne. Sa vie.
Elle qui avait eu tant de mal avec les gens et le monde extérieur, avec ses parents et les événements en général, aujourd'hui elle avait gardé les parents, le sourire et un petit copain qui lui avait redonné goût à la vie en prime. Bingo.
"Ce n'est que de la chance, voilà tout."
Et forte de cette idée, elle remplaça Lili à l'ordinateur.
Stella se laissa tomber sur le canapé, exténuée. Ses yeux se fermèrent tout seuls.
"Maman... Maman?"
Il n'y avait que trois personnes sur cette planète qui pouvaient l'appeler ainsi; seulement elle n'eut aucun mal à identifier laquelle lui écrasait la poitrine.
"Maman réveille-toi... Zoé elle a..."
Stella attira le petit corps de Guillaume contre le sien et posa un doigt sur ses lèvres.
Le petit garçon fut surpris mais ne protesta pas, blotti contre sa mère qui se rendormait, les yeux grands ouverts dans l'obscurité.
X avait besoin de parler. X avait toujours besoin de parler, de toute manière, mais là c'était important pour sa santé mentale.
Kyle n'avait pas le temps; Shin n'était pas le meilleur psy qui puisse exister; Théodore le bannirait à tout jamais de l'Eglise; Lena était avec Franck, et enfin Stella avait d'autres chats à fouetter.
Quant à Léo, autant foncer droit dans une éruption volcanique qui sommeillait.
Il y avait bien d'autres gens, mais qu'en avait-il à faire de la petite vie triste de Yohan?
Voilà, X avait une petite vie triste. Point à la ligne.
Il se repercha sur son rocher de souffrance.
Fourbue. Épuisée. Déchenillée. Morte. En décomposition.
Tous ces termes correspondaient parfaitement à Carla.
Son t-shirt était couvert de sueur et de sciure; sa nuque et son front ruisselaient; ses cheveux noirs brillaient plus que d'ordinaire. Mais dans ses yeux il y a avait une indéniable fierté.
Elle se laissa glisser près de Vigo, contemplant toutes les heures de travail qu'ils lui avaient consacrés. Lui.
Il était loin d'être fini, c'était clair. Mais quand même.
La coque prenait une tournure acceptable; couché entre deux souches, le mat principal devenait plus imposant de jour en jour. Chaque coup de marteau ou de hache, chaquechaque passage de ponceuse et de perceuse, elle sentait le vent dans ses cheveux et l'iode dans ses poumons; la barre qui se cabrait sous ses doigts, Vigo l'enlaçant par-derrière pour l'aider, l'eau qui...
"Carla?
- Mmm?
- À quoi tu penses?
- À plus tard.
- Ah.
- Mais maintenant c'est maintenant. Et maintenant je suis fatiguée. Tu me fais une place?"
Sans attendre la réponse, elle s'installa au creux des bras du jeune homme. Il ne protesta pas et l'entoura affectueusement. Elle sentait son souffle régulier sur son crâne et son coeur qui battait la mesure entre les rebords de sa chemise légèrement ouverte.
Carla sentit le sien devenir léger, léger, comme si il allait sortir de sa poitrine pour rejoindre les nuages.
Lena sentait son énergie vitale renouer avec les forces telluriques, assise face à l'océan qui grondait. Elle écarta les orteils pour que le sable puisse passer plus facilement entre et lança un regard au profil de Franck.
Il avait changé. Et pourtant c'était le même, assis là, des cernes soulignant gracieusement ses yeux noirs, ses cheveux fins et blonds qui retombaient en boucles sur ses épaules, des vêtements sombres ornés de protections enveloppant son corps malingre.
Hier il ignorait tout le monde, s'enfermant sur lui-même. Sur la magie qui le composait. Lena savait que c'était pour mieux s'ouvrir, comme une fleur avant le printemps. Mais elle douterait que Franck apprécie d'être comparé à une fleur, elle gardait donc ses réflexions.
Depuis qu'il avait pris conscience de sa maladie, il était plus calme et avenant. Elle se demandait si c'était vraiment à cause de ça. Peut-être que sa rupture avec Solène l'avait aussi fait mûrir.
Mais connaissant sa fille, elle ne pouvait pas assurer que cette dernière ferait table rase de ce qui s'était passé. Solène était belle, farouche, sensible, et elle non plus n'assumait pas toujours ce qu'elle était et ce qu'elle valait.
Franck l'avait mis enceinte et n'avait pas assumé. Il ne l'avait pas soutenu, pas aidé ni aimé comme elle aurait voulu.
Lena appréciait Franck, mais sur ce coup-là, elle savait qu'il avait eu tort. Tort que ses sentiments envers Solène soient si peu démonstratifs. Tort de prendre ça avec tant de désinvolture.
Elle comprenait, d'une part, et ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine compassion. Mais Solène était sa fille, et en même temps elle ne pouvait que la soutenir.
Lena avait été peu spirituelle jusqu'à maintenant et faire preuve d'objectivité lui demandait aujourd'hui un effort énorme.
Alors voilà, Franck était son élève, et elle était bien obligée de terminer ce qu'ils avaient commencé.
Mais en faisant ça, elle avait toujours ce tiraillement au coeur en pensant à Solène.
Ladite Solène se demandait si sortir était bien raisonnable en ce moment. Des anges plus baux les uns que les autres sillonaient le campement, et vu son héritage génétique, elle se trouverait forcément des atomes crochus. Et elle ne voulait pas faire de bêtise.
Solène commençait à se connaître, maintenant. Si on la laissait s'épanouir, elle devenait enjouée, presque bavarde, mais pas stupide. Mais elle ne se contrôlait pas toujours. Ses sentiments l'embarquaient parfois, comme un canoe sur une rivière folle.
Solène était belle, mais craintive. Elle avait peur d'elle-même.
Elle agissait souvent avant de réfléchir. Et dans ces cas-là, elle regrettait.
Ça avait des conséquences désastreuses sur elle-même et sur les autres. Solène n'aimait pas tellement le changement. Elle avait du mal à s'arracher de ses sentiments et des gens auxquels elle tenait.
Elle n'était pas dépendante mais avait besoin de personnes solides sur qui se reposer quand aller de l'avant la fatiguait trop.
Donc, Solène se demandait si sortir n'allait pas lui faire faire de bêtise.
"Tant pis, ça me fera de toutes façons de nouveaux amis... Seulement des amis, hein..."
Elle enclencha l'ouverture du hangar. La porte s'ouvrit en grinçant tout ce qu'elle pouvait; dehors, les arbres se dépouillaient peu à peu de leurs feuilles rouges-dorés. Solène s'avança; chaque pas déchaînait un concert de craquements et de froissements. De curieux nuages gris-bleus s'amassaient tranquillement dans le ciel azur, comparable à des boules de cotons. Sur sa droite, la forêt déployait sa parure automnale, océan de nature orangée qui s'étendait magestueusement avant de se recroqueviller; sur sa gauche, le sentier principal serpentait à travers tout le campement. Elle s'y engagea, les mains dans les poches de sa veste. Elle remarqua qu'un minuscule trou était apparu dans la doublure et que du sable s'y logeait, résultat de la longue ballade d'hier sur la plage.
Un oiseau prit son envol. Solène agita inconsciemment ses ailes d'une blancheur immaculée. Elle mourait d'envie de le suivre mais sans trop savoir pourquoi, quelque chose la retenait fermement au sol.
Elle haussa les épaules, comme pour se débarasser d'une gêne invisible, et prit son élan.
Deux secondes plus tard, elle virevoltait en plein ciel. Aucune sensation n'égalait cette ivresse. Le paysage défilait, minuscule, sous ses pieds. Les courants d'air l'enveloppaient, la cajolait, elle avait l'impression de tous les connaître, ils étaient comme ses frères, ses enfants. Elle était reine du ciel, point minuscule blanc-gris dans l'immensité de l'azur. Il n'y avait plus que le bleu, intense, presque matériel, et sous ses pieds les nuages et Heaven.
Léo s'impatientait. De tout.
Le temps filait à une vitesse alarmante sans qu'il puisse agir. C'était insupportable.
Anna passait de temps à autre; à chaque fois, il aurait voulu lui dire qu'il l'aimait. La prendre dans ses bras. Enfin, n'importe quoi, du moment que ça puisse le faire vivre!
Parfois aussi, il mangeait ou il lisait, mais jamais pour faire autre chose que se nourrir ou pour pouvoir poser les yeux quelque part.
Il n'avait aucune idée de ce qui pourrait changer les choses. En fait, si. Mais vraiment une toute petite. Une idée pourtant facilement réalisable, mais gênante, dérangeante. Comme un vieux pull trop petit qui vous enserre aux coutures.
Léo savait finalement ce qu'il avait à faire. Il n'était pas vraiment sûr du résultat, mais c'était la seule pensée sensée qui lui restait.
Il enfila une veste usée par-dessus son t-shirt et s'enfonça dans la nuit tombante.
"Tu crois qu'elle dort?
- Si ça se trouve, elle est morte et elle arrivée à Heaven parce qu'elle est gentille, comme Papa il le dit.
- Mais n'importe quoi. Elle a des ailes, c'est un ange. [Il effleura lesdites ailes de son index]. Je te dis qu'elle dort!
- Pff, bah qu'est-ce qu'elle ferait là?
- Je sais pas. Peut-être qu'elle était fatiguée. Hé, Madame, tu dors?"
Solène ouvrit des yeux perplexes. Elle était allongée sur un nuage rose-pourpre, et, deux centimètres au-dessus de son nez, trois regards innocents la fixaient.
Solène se redressa et se passa une main tout aussi perplexe sur le visage.
Trois petits anges qui ne devaient pas excéder les cinq-six ans d'age terrestre lui souriaient. La première ne devait pas arriver à la hanche de Solène lorsque cette dernière était debout; ses cheveux étaient presque blancs ainsi que ses yeux, ce qui lui donnait un air vague et curieux à la fois; sa peau était tellement laiteuse qu'elle en était presque transparente.
Le second était étrangement ressemblant au premier. Sa peau était laiteuse comme une matinée de printemps et de courts cheveux blonds et fins lui tombaient sur la nuque.
Solène crut voir son négatif; le second était intégralement noir. De peau, d'yeux, de cheveux. Il avait un peu les même traits. D'adorables petites dreads-locks ornées de perles fleurissaient sur son crâne; il s'approcha et lui prit la main.
"Tu t'es perdue?
- Oh, euh non, je..."
Solène rougit et démentit de la tête.
"J'étais fatiguée!
- Oh, trop bien, tu t'appelles comment? Moi c'est Aurore, coupa la-petite-blanche en sautant sur ses pieds, et lui c'est Crépuscule, et lui Mâtin débita t-elle en désignant l'autre. C'est mes frères, ajouta t-elle avec un tel sérieux que Solène ne put s'empêcher d'éclater de rire.
- Je m'appelle Solène, répondit-elle. J'ai dormi longtemps?
- On sait pas, on t'as trouvée parce que Maman nous a dit d'aller jouer dehors parce qu'on faisait trop de bruit..."
Solène piqua un méchant fard. Elle venait de réaliser qu'elle s'était endormie sur leur maison!
"...et puis voilà, donc peut-être, acheva Aurore."
Un autre ange surgit. C'était une femme, cette fois.
"Les enfants, ça fait cinq fois que je vous appelle à table!"
Elle était grande et mince, et tout aussi sombre de peau que Crépuscule. De longs cheveux noirs dégringolaient en cascade sur ses épaules rondes.
"- Maman, elle peut manger avec nous? S'il te plaaaaaît, plaida Aurore.
- Oh, oui, s'il te plaaaît... renchérirent Mâtin et Crépuscule d'une même voix.
- Bonjour, lança t-elle aimablement tout en dévisageant attentivement Solène."
Son regard n'était pas froid, ni surpris. Accueillant, plutôt.
"Bon si vous voulez, céda t-elle. Mais dépêchez-vous!
- Ouais! hurlèrent-ils en choeur et en entraînant Solène dans le nuage."
A l'intérieur, c'était assez semblable à chez elle. Les affaires de Lena en moins. Solène s'assit prudemment un tabouret de nuage.
- Chérie, où as-tu mis la... Bonsoir!"
Solène se demandait combien étaient-ils dans la famille; un ange qui mesurait dans les deux mètres s'installa en face d'elle. Il était de même nature qu'Aurore; ses yeux étaient peut-être un peu plus bleus et profonds. Et, comme de juste, il était beau à se rouler par terre.
"Qui êtes-vous?"
Perplexe.
"- Je m'appelle Solène, je suis désolée, je me suis, enfin, je veux dire... débita t-elle, mal à l'aise.
- Tss tss tss, l'interrompit-il d'un doigt sur les lèvres. Tu es la bienvenue."
Elle lui sourit. Il ne se posait pas de questions. Pour lui c'était normal d'accueillir quelqu'un à sa table, une parfaite inconnue en l'occurence. Un demi-ange, bon, mais tout de même.
Ils mangèrent, les enfants se chamaillant, les couverts tintants.
Au milieu de son escalope de dragon, le-grand-ange-blond l'interrogea:
"Alors, Solène, vous semblez (sans vouloir être indiscrète bien entendu), angélique vous aussi.
- Euh oui, c'est mon père qui...
- Qui ça? interrompit le-grand-ange-noir [Solène ignorait totalement leurs prénoms et elle n'allait pas les appeler papa ou maman!]
- Mon père! Enfin Kim.
- Kim?"
Le-grand-ange-noir suspendit la fourchette qu'elle allait avaler et la fixa.
"Kim?
- Oui, euh, Kim.
- L'ange de l'orage.
- C'est ça.
- Oh."
Elle semblait réellement surprise, mais pour une raison dont Solène avait parfaitement conscience, elle était aussi un peu mal à l'aise.
Son père avait épousé une déchue. Le fruit du Mal en personne.
Lena n'y pouvait rien. Elle était adorable mais son passé la poursuivait.
Et Kim lui avait fait un enfant. Cette rumeur avait fait le tour d'Heaven en moins de deux, et Solène n'en avait pas souffert car son père avait évité de l'y amener durant toute son enfance. Quant à son adolescence, he bien... Elle l'avait passée en bas.
Mais aujourd'hui, le regard que lui lançait le-grand-ange-noir la blessait.
Cette dernière se ressaissit. Bon, Kim avait fait un enfant à Lena, mais il restait un ange à part entière, et le-grand-ange-noir également. Elle reprit un ton plus naturel.
"Et... il va bien?
- Oui, merci, répondit poliment Solène."
Elle repoussa son assiette.
"Je suis désolée. Je n'ai plus faim. En plus je dois rentrer. Dark va s'inquiéter.
- Dark?
- Oh, euh. Mon fiancé."
Elle disait mon fiancé, mais elle n'était pas plus fiancée avec lui qu'avec son chat.
- Bien."
Solène se leva. Aurore la suivit des yeux.
"Encore merci. Je passerai le bonjour à Kim de votre part alors."
Aurore se leva également.
"Oh non, je voulais que tu restes dormir!
- Je suis navrée, ma puce, mais moi aussi j'aurais bien voulu.
- Oh..."
Elle semblait réellement déçue. Ça lui crevait le coeur de la laisser, mais elle ne voulait pas rester sous le regard du grand-ange-noir.
"Je reviendrais.
- Vraiment?
- Je te le promets."
Elle l'embrassa ainsi que ses frères, et salua leurs parents.
"Nous aurons l'occasion de nous revoir, de toute façon, appuya le-grand-ange-blond. A bientôt, alors."
Et Solène s'envola dans la nuit.
De petits panaches de fumée s'échappaient de la bouche de Léo. La température avait brusquement chûtée. Un long frisson parcourut sa nuque tandis qu'il courbait tristement l'échine. Il avait presque oublié où il allait; non, en fait, une partie de lui-même le savait, mais l'autre voulait à tout prix la contredire. Malheureusement, c'était cette partie-là qui commandait ses jambes.
Il erra sur le sentier, sans pouvoir décider de sa direction.
Les lumières l'éblouissaient; ses paupières papillonnaient. On aurait dit un animal égaré dans le corps d'un homme. Ses pieds prirent le chemin de la forêt; il ne put rien faire pour leur résister.
Il fit sombre, tout à coup. Le jour artificiel qui lui brûlait la rétine avait disparu pour laisser place à une obscurité humide.
Léo savait parfaitement où il était, en fin de compte.
Il y a, parfois, des choses inconscientes qui vous viennent tout à coup, et personne ne peut prévoir quelles seront-elles ni quand vont-elles réapparaître. Léo venait de le comprendre au moment où il tombait à genoux. Ses mains entrèrent en contact avec l'herbe mouillée; il enfouit sa tête dans la terre meuble. Des effluves de forêt après la pluie emplirent ses narines, tandis qu'il pleurait doucement. Un petit vent frais glaçait son cou découvert, et dans le ciel de novembre, il n'y avait aucune étoile.
Il bascula sur le côté et ses doigts rencontrèrent la pierre froide. C'était comme s'il le touchait, lui, ses joues sans vie et l'herbe, ses cheveux humides. Ses larmes roulaient et se mêlaient à la terre; Léo suppliait en silence, tout secoué de sanglots.
Les minutes reprirent leurs cours normal dans la vie de Léo, lorsque ses pleurs se tarirent et qu'il put enfin se relever.
Il avait largement dépassé la forêt; la route s'étendait, fleuve de réglisse mouillée, quelques mètres sur sa gauche. Ses pieds s'enfonçaient légèrement dans le sol; il avait plu.
Et devant lui, la tombe d'Eyden se dressait, froide et grise.
Chaque fois qu'il posait les yeux dessus, un espèce de vide polaire s'étendait dans son ventre. Un sentiment terrible, plus encore que la souffrance: la culpabilité.
Il n'avait pas trouvé de mots pour qualifier comment il avait vécu après La mort. A présent ils lui venaient naturellement.
Tout simplement comme un criminel. Il se cachait, ne mangeait presque plus. Il ne supportait pas qu'on l'entoure, qu'on lui donne de l'affection. Mais plus que tout, l'attention que Guillaume lui portait le rendait malade.
Il l'avait rendu orphelin. Il avait tué les deux personnes au monde qui compte le plus dans la vie de quelqu'un.
Et si il avait fait cela, c'était parce qu'il s'était retrouvé exactement dans la même situation, et indirectement par la faute d'Eyden.
Une main effleura la sienne. Stella se réveilla en sursaut.
Sur sa poitrine, Guillaume s'était endormi, ses petits doigts entrelacés avec ceux de sa mère. Sa tête reposait au creux de son cou, et ses cheveux roux se déployaient sur ses clavicules comme un éventail de soleils d'été à la fin du jour.
Doucement, elle se redressa; Guillaume roula sur le côté, le dos calé contre les coussins. Stella se pencha et déposa un baiser sur son front.
Il faisait nuit. Les nuages semblaient s'être dissout, laissant place aux astres qui brillaient, lointains et innaccessibles.
Elle se leva et esquissa quelques pas en direction de la cuisine. Elle portait un cache-coeur noir tout froissé et un pantalon tout simple. Ses pieds nus produisaient un son mat et tranquille sur le parquet ciré. Un rai de lumière filtrait sous la porte; elle l'ouvrit, découvrant l'énorme phare blafard qui fixait la baie vitrée de son oeil endormi.
Elle resta en arrêt, la main sur la poignée, contemplant la pleine lune. Elle l'attirait, magnétique, insistante.
Stella secoua la tête. Son collier étoilé tinta; elle s'assit sur un des hauts tabourets du plan de travail pour se préparer un thé.
Elle aimait l'atmosphère de la maison durant la nuit. Elle aimait le contact du métal froid de la chaise sur la plante de ses pieds, l'impression de calme qui se dégageait de la lumère lunaire. Elle aimait les gens qui dormaient, à cet instant, ici et ailleurs. Elle était pleine, elle était vraie. Elle était dans cet état où elle ne pensait plus; elle sentait juste.
Elle but une gorgée de son thé, les deux mains autour de la tasse, profitant de sa chaleur.
Stella était belle tout le temps, mais c'était dans ces instants d'harmonie qu'elle l'était le plus. Ses yeux bleus océan regardait le monde d'un regard serein, presque neutre. Elle était vivante, mais faisait partie de ce qui l'entourait; elle était elle, et tout à la fois. Une entité appartenant à la multitude.
Elle reposa enfin la tasse. Tous ses sens étaient épanouis. Elle était repassée à cette phase où elle pouvait à nouveau réfléchir.
Elle se dit que bientôt elle ferait part de son projet de voyage à Fox. Que Zoé allait sur ses six ans et qu'elle devenait de plus en plus adorable. Que Guillaume était le petit garçon le plus chanceux de l'Univers sans le savoir. Elle pensa un peu à Klein aussi. Est-ce qu'il s'était déjà marrié? Avait-elle raté la cérémonie, et si oui, l'avait-elle fait consciemment?
Comment était sa femme? Est-ce qu'il l'aimait vraiment?
Et finalement, est-ce que tout ça avait de l'importance?
Elle, elle existait, elle aimait et elle possédait ce que tant de gens ici avait perdu et donnerait tout pour retrouver.
Une famille.
Solène regagna la terre ferme, toute sonnée. Sa rencontre avec le-grand-ange-noir la laissait pantelante. Elle avait l'impression d'être passée dans une essoreuse.
Doucement, elle s'approcha du hangar. Dark ne s'inquiétait pas pour elle; il lui faisait confiance.
Pourtant, Solène aurait aimé le trouver à arpenter le local, les mains dans le dos, l'air soucieux.
Mais en ouvrant la porte, elle ne vit que l'environnement habituel. Pas de Dark alerté au milieu.
Elle se délesta de ses habits pour se retrouver en sous-vêtements et grimpa l'échelle jusqu'aux hamacs.
Dark était là, à moitié assoupi. Une cigarette douteuse rougeoyait au coin de ses lèvres purpurines; il était atrocement sexy avec sa chemise froissée et son caleçon. Solène se retint de se jeter dans ses bras juste à temps et se glissa sous la couette. Il la saisit par la hanche et l'attira contre lui pour enfouir sa tête dans ses cheveux bleus nuit. Ses mains s'étaient posées plus bas, deux volcans sur la peau tiède de Solène. Il lui happa l'oreille de sa bouche tout en lui tenant doucement la nuque.
Solène n'aimait pas rentrer à la maison auparavant; elle changea vite d'avis sous les baisers enfiévrés de Dark.
La nuit venait de passer. Il restait dans l'air ces nuages et cette brise qui rappelait le mystère de l'obscurité tout en poussant le soleil à se lever.
Léo avait passé la nuit roulé en boule sous un saule, les genoux calés dans les coudes, les cheveux en éventail sur l'herbe jaunie.
Sa nuque refusait de bouger de plus de deux centimètres de chaque côté, mais il se sentait déjà plus en paix.
Sa veste était tachée, son jean froissé; il avait la voix enrouée et des feuilles de lierre semblaient avoir poussées dans ses mèches rouges. Il les chassa du bout des doigts tout en se dirigeant vers le stand.
Il vit tout d'abord un être angélique aux formes harmonieuses, aussi svelte et pur qu'on puisse l'être; derrière, un tas d'écharpes et de bonnets frissonait, laissant échapper un éternuement de temps à autre. Puis les choses se précisèrent: une vague de froid intense atteignit Léo qui se retrouva contraint de s'enrouler sur lui-même pour ne pas tomber à la renverse. Sa mâchoire claquait à se décrocher.
Soudain, un rayon de soleil vint s'échouer sur les ailes du curieux personnage. C'était comme si des milliers de cristaux et de morceaux de verglas avaient colonisé les appendices de l'ange.
"Smpfffttllm, gargouilla la créature emmitouflée derrière lui.
- Tu peux répéter? hoqueta Léo.
- Salut, fit Shin en abaissant une seconde son écharpe. Tu veux quoi?
- C'est qui? coupa Léo.
- C'est l'ange de l'hiver!
- Oh."
Shin rajusta son écharpe. Léo remarqua que les pieds de l'ange étaient soudés; en fait il n'en avait carrément pas. Sa personne se terminait en une sorte de tourbillon glacé et vaporeux; de longs cheveux comme des filaments de glace flottaient autour de son crâne.
"Je vais prendre un kake chaleur, finit-il par commander en lançant un regard affolé à la créature.
- Belle journée! lâcha soudain cette dernière en un souffle polaire.
- Ouais, si on veut, bafouilla Léo.
Il se demanda comment faisait Shin avec tout cet attirail sur le dos pour cuisiner, mais elle ne paraissait pas s'en soucier tout en versant du souffre, de la braise ardente et du piment dans un saladier.
Léo s'assit le plus loin de possible de l'ange qui dégageait une indéniable fraîcheur, il fallait bien 'lavouer. Tout à coup, une onde de chaleur inonda le dos de Léo qui éternua avant de déboutonner sa veste. Un autre ange venait d'apparaître; c'était une femme, elle était trappue et pourtant bien formée. Sa nudité ne semblait pas la gêner le moins du monde; Léo devint rouge pivoine, plus par la température qui se dégageait de son corps que par son corps en lui-même.
Sa peau avait cette éventail de couleur qui allait de celle des cheveux de Léo jusqu'à ocre clair; elle rappelait les couchers de soleil estivaux et les landes grillées par le même astre.
C'était manifestement l'ange de l'été.
Léo écouta attentivement la querelle qui suivit entre les deux personnages, tout en dégustant son kake qui lui brûlait le fond de l'estomac.
Une humidité commençait à imprégner les vêtements de Léo qui ne s'en rendit compte que lorsque ceux-ci se collèrent à ses jambes et son torse; un troisième ange dans les tons du moment de la forêt se mêla à la conversation. Il appartenait apparemment à la gente masculine. Il avait une carrure entre celle de l'Hiver et de l'Ete et des cheveux mordorés. L'air était si épais et frais autour de lui qu'on s'attendait à ce qu'un nuage de pluie fleurisse au-dessus de sa tête.
Léo s'effondra sur sa table. Ces anges le tuerait.
La querelle s'amplifia jusqu'à ce qu'un quatrième arrive. De longs cheveux verts ornés de bourgeons prêts à éclater dégringolaient sur ses épaules. Ses ailes semblaient avoir été taillées dans un cerisier en fleur.
Leurs voix se mélangeaient jusqu'à ne faire plus qu'une litanie insupportable. Tout à coup l'Hiver clama que c'était sa saison en ce moment, un point c'est tout.
Les autres disparurent, comme une fine brume ou une plante qui régresserait. Léo resserra les pans de sa veste autour de ses hanches et salua Shin. Il lui restait quelque chose à faire pour pouvoir se sentir tout à fait mieux.
"Coucou."
Léo était sur le palier, un petit nuage de fumée s'échappant de la commissure de ses lèvres. Un blouson qui avait vu d'autres reposait sur ses épaules; ses poings étaient fermement enfoncés dans ses poches.
Stella sourit.
"- Coucou."
Elle s'effaça pour le laisser entrer.
Léo ôta sa veste en balayant l'entrée du regard. Il ne pouvait compter le nombre de fois où il était venu ici, et pourtant il ne se lassait pas. L'atmosphère ici était si douce et tranquille; on ne pouvait rêver meilleur asile.
Il s'avança jusqu'au salon. Fox était, comme de juste, vautré sur le canapé, un magazine entre les mains. Léo tourna la tête et regarda Stella; elle portait un pull à col roulé violet et un pantalon noir.
Elle souriait toujours.
"Salut, fit Fox en levant les yeux de son journal. Qu'est-ce qui t'amène?
- Guillaume.
- Il est en haut."
Fox se leva. Il mesurait à peu près la même taille que Léo et le roux de ses cheveux concurrençait le rouge flamboyant de l'espion.
Une lueur vague passa dans les yeux de celui-ci. Fox le prit par l'épaule et l'entraîna dans la cuisine. Il s'installa sur une chaise haute derrière le comptoir, laissant à Léo tout le loisir de choisir une place autour de la table.
"Ça va? entama Fox.
- Oui.
- T'as pas l'air. T'es sûr?
- Mais oui, evidemment!
- Allez, je suis ton pote, tu peux me raconter!
- Mais j'ai rien à dire! Je vais bien!"
Le ton était excédé. Il reprit plus doucement:
"Je t'assure.
- Léo, nous ne sortirons pas d'ici tant que tu n'aurais pas dit ce qui te tracasse. Et je peux être très, très patient."
Il soupira. Profondément.
"Je m'en veux.
- A propos d'Eyden?
- A ton avis!"
Il avait été plus rude qu'il n'avait voulu. Mais il ne pouvait plus s'arrêter.
"A cause de moi, Guillaume a été privé de son père!"
Fox serra les lèvres. Et essaya de détendre son visage. La phrase lui avait fait l'effet d'un poing en plein figure. Il dévisagea Léo, qui gardait la tête baissée.
"- Il a un père, maintenant, Léo. Ça va aller."
Justement, Léo n'en était pas si sûr.
Ce fut le moment que choisis Zoé pour débouler, Guillaume sur les talons.
Zoé avait encore grandi et atteignait presque les six ans à présent; ses cheveux roux avaient poussés, ses yeux avaient un peu perdu de la candeur de ceux des tout petits enfants.
Guillaume ressemblait de plus en plus à Eyden. Une chevelure tout aussi vive que celle de sa soeur recouvrait son crâne.
"Papaaaaaaaaaaaaaaaa, Guillaume il est bête d'abord, il veut pas que je lui prenne sa poupée!"
Elle tenait à la main un jouet approximatif, après un court séjour au micro-ondes qui n'avait pas apprécié (en effet il avait finit à la poubelle).
"- C'est pas une poupée, beugla le petit garçon, c'est un action-O!
- C'est pareil, dédaigna sa soeur.
- Guillaume, laisse-lui, intervint Fox d'un ton très calme.
- Yaaaah!"
Avec une rapidité étonnante, Guillaume fondit sur le bras de la petite fille qui se tenait à ses côtés, en l'occurrence sa soeur, et la renversa par terre. Fox ouvrit des yeux ronds.
Le bras de sa fille était tordu, mais... dans le mauvais sens. Zoé fixa son coude, tellement surprise qu'elle ne pensait plus à crier. Puis elle hoqueta, une fois, deux fois.... Et un concerto de pleurs remonta de ses cordes vocales jusqu'à sa langue.